RENCONTRE AVEC ...

LÉA RIVERA HADJES
HORS CADRE

Juin 2021, Paris banlieue proche, Grandes serres de Pantin.

Sortie de la bouche de métro Église de Pantin ;  Je marche une dizaine de minutes à travers un nouveau quartier de bureaux en longeant le canal de l’Ourcq. Rendez-vous avec Léa, l’artiste dont je vous présente le portrait ci-dessous, devant un gigantesque bâtiment désaffecté. Anciennement usine de métallurgie dans les années 50, ce hangar accueille désormais de nombreux artistes au sein d'ateliers partagés. L'immensité du lieu permet de composer avec des éléments de grandes tailles, de créer des installations et d’organiser des expositions individuelles ou collectives. La pluralité des domaines artistiques représentés est inépuisable, ce qui en fait une ruche foisonnante et rafraîchissante. 

L’atelier  héberge toujours les rails et grues de son activité passée, encore attachés à la structure du bâtiment. Ce lieu qui résonnait au rythme des machines 70 ans plus tôt offre désormais une atmosphère et une lumière propices à la création. Un bruit de soudure, une radio qui grésille, une chaleur intense causée par la grande verrière faisant office de toit... Le décor de notre interview est planté. Pour échapper à la chaleur écrasante de cette journée de Juin, nous nous réfugions au frais, dans l'atelier de gravure. Un verre d'eau, deux fauteuils, l’entretien peut commencer.

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LÉA RIVERA

CURRICULUM ARTISTICAE

QUEL EST TON PARCOURS ARTISTIQUE ?

 

Mon parcours a commencé  très tôt. Gâce notamment à ma tante qui est artiste, j’ai rapidement eu un attrait particulier pour les arts plastiques. J’ai pris cette option au lycée et, après mon bac, j’ai entrepris une prépa arts déco aux ateliers Hourdé. J’ai présenté le concours mais je n'ai pas réussi toutes les épreuves. L’année suivante, j’ai refait une année de prépa officieuse aux ateliers ABA Glacière, qui fonctionne selon un système similaire aux beaux-arts, avec un chef d’atelier. Olivier Di Pizio, mon prof à cette époque, m’a recommandé de présenter les beaux arts plutôt que les arts déco. J’ai donc présenté les Beaux-arts de Nantes, Paris et Strasbourg et…cette fois j’ai été prise partout ! (rires) J’ai choisi les Beaux-arts de Paris, où je suis entrée en 2011 pour 5 ans. J’ai ensuite effectué une année post diplôme pour approfondir mes projets en cours, une 6ème année. Aujourd’hui je travaille dans l’atelier des Grandes Serres de Pantin, ici-même, et c’est un endroit génial pour expérimenter ! Il y a largement la place de laisser libre court à son inspiration.

Quelles thématiques abordes-tu dans ton travail ?

Il y a une thématique qui me tient beaucoup à cœur, c’est la métalepse, une sorte de figure de style, un procédé narratif qui se retrouve dans tous les arts. L’idée est de rompre avec la fiction afin d’établir un lien spécial entre l’œuvre et le spectateur. On la retrouve dans le cinéma notamment, avec certains regards caméra, lorsque l’acteur s’adresse directement au spectateur. Ce procédé est très présent dans les cartoons de Tex Avery, ce génie de la métalepse. J’ai donc réalisé mon mémoire sur sa virtuosité en la matière. Ses personnages ont l’autonomie de s’adresser directement aux spectateurs, ou de s’emparer du décors dans lequel ils évoluent, comme par exemple lorsqu’ils sortent le panneau “THE END” à  la fin d’un cartoon. La métalepse, c’est entre autres l’interpellation du spectateur, des mises en abyme, une rupture avec la fiction et l’intégration du spectateur dans l’œuvre. Ou au contraire, évoquer le hors champ ! Elle peut être exprimée dans de multiples domaines artistiques et cela m’a beaucoup inspiré dans mon travail en alugraphie, en gravure, et m’a permis de développer des recherches scénographiques. Je m’intéresse aux différentes manières de regarder une œuvre, de la comprendre ou de l’interpréter. Cela m’a amené à me questionner sur la périphérie d’une œuvre, ce qu’il se passe lors de sa création, et ce qu’il se passe hors-cadre...


Le second thème prédominant dans mon travail est le concept de “migration pendulaire”. Elle désigne ces trajets quotidiens que l’on fait, pour aller de chez nous à notre lieu de travail par exemple. Durant ces trajets-là je capture des sensations visuelles, lumineuses, spatiales, des  sonorités particulières, des mouvements. J’essaie ensuite  de retranscrire ces sensations à ma manière, comme des photogrammes du quotidien. Un quotidien urbain, avec parfois une notion de voyage répétitif contraignant, subi. J’essaye d’y trouver de la beauté, de le confronter à des sensations plus poétiques.

“UD#2“ série Urban Diving, alugraphies sur plexiglas et sur bois, acier, 31x41x26cm,2021.
« Face To Face » , panneau lumineux, alugraphie sur bâche, aluminium, LEDS, bois,
78 x 94 x 2cm, 2019

Après Tex Avery, y a-t-il d’autres artistes ou courants artistiques qui t’ont inspiré ? 

 

Oui, j’ai une grande fascination pour les nouveaux réalistes, pour la simplicité et l’efficacité de certaines pièces qu’ont réalisées des artistes comme Yves Klein, dont je suis fan. Tout le mouvement contemporain de l’artiste Arman avec sa série Long Term Parking me parle aussi beaucoup. Il y a une artiste polonaise que j’apprécie également, Jagna Ciuchta. Elle conçoit des installations in-situ évolutives dans lesquelles viennent s’ajouter le travail d’autres artistes tout au long de l’exposition. Elle est très polyvalente. Ensuite, j’ai beaucoup d’inspirations qui viennent du monde du cinéma. De Kubrick à Tarantino en passant par Scorsese, d’Hitchcock à Ingmar Bergman, Agnès Varda aussi, et d’autres innombrables  réalisateurs. C’est assez divers.

Peux-tu nous parler un peu plus des matériaux avec lesquels tu travailles et tes procédés de créations ?

Je travaille beaucoup les techniques d’impression, notamment l’alugraphie, qui était une technique d’impression très utilisée dans la presse il y a quelques années. Elle est d’ailleurs toujours utilisée dans le milieu de l'édition. Cette technique permet de créer des impressions de couleur de haute qualité sur différents supports plats. Personnellement, je travaille ce procédé d’impression à la main (sans presse automatique). Le processus est d’utiliser une plaque d’aluminium photosensible sur laquelle on dispose un typon*, que l’on vient insoler* . Elle va réagir comme un papier photo argentique sur lequel on projette un négatif. Ensuite, il faut donner naissance à cette image grâce à un produit révélateur, et on obtient alors une matrice. La matrice se définit comme une plaque que l’on peut réimprimer à l'infini. Enfin, je pratique la quadrichromie, cela signifie que pour une seule image je réalise 4 plaques/matrices que je superpose sur mon support imprimé. 


J'expérimente aussi la gravure, sur bois ou linoléum mais aussi à la pointe sèche sur plexiglas. Récemment j’ai voulu sortir de l’image imprimée, encadrée, accrochée au mur, et je me tourne davantage vers l’installation. J’ai eu envie de sortir du mur.
J’imprime sur différentes bâches, du plexiglas, des plaques d'aluminium, différents papiers. J’imprime aussi sur du bois, et j’ai commencé il y a un an le travail du métal. J’ai appris à souder ici aux grandes serres où j’ai réalisé une première série nommée “Mobiliers Urbains”.

N.B :* Typon :Feuille transparente où est imprimé ou dessiné un motif à l’aide d’une encre opaque.

N.B 2 :* Insoler : exposer à la lumière solaire ou à celle d’une d’une source lumineuse.

Mobilier urbain

Justement, dans certaines de tes œuvres, on retrouve cette urbanité, est-ce que dans ces trajets pendulaires tu as une relation particulière avec les transports ?

Pour être très précise, j’ai surtout une sensibilité aux trajets de la banlieue vers Paris, et vice-versa, ceux que j’ai parcourus toute ma vie. Ces ambiances de gares, de Métro et de RER m’attirent indéniablement. Les bruits, les rencontres, les lumières, et la différence entre ces transports. Le RER et le métro n’ont rien à voir et offrent des paysages et des trajets très distincts. Il y a aussi les trajets en voiture. D’ailleurs, tout est lié à mon quotidien. J’ai dû, pendant la pandémie, utiliser davantage ma voiture, et ça se retrouve dans mon travail récemment.
Je retranscris ces émotions quotidiennes,  qui me semblent communes à ceux qui chaque jour effectuent ces trajets, vivent ces inter-temps et habitent ces inter-espaces de la migration pendulaire.

Travail en cours , série URBAN DIVING

Quel est ton rapport avec la nature ?

Je  superpose différents types de voyages, et on y retrouve effectivement des éléments végétaux. Je pense que ce qui m’inspire dans ces apparitions, c’est la vie qui rejaillit, les couleurs et les contrastes qu’elles offrent.

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« GR Rétro Selfie », dessin au crayon sur papier,
30 x 42cm, 2020

Pourrais-tu nous expliquer ta méthode de travail ? 

Disons qu’elle est assez cyclique. Ça commence dans une démarche journalière lors de mes trajets, où je prends des photos avec mon téléphone. Elles vont ensuite me servir pour réaliser des alugraphies. Je vais en retoucher certaines, faire des assemblages, des superpositions. Je peux ainsi imaginer des compositions et les intégrer à des installations dont j’aurai esquissé le croquis au préalable. Ensuite, c’est le moment de l’impression ! Gravure et alugraphie mes deux amours. Ce qui me plaît avec l’impression, ce sont les surprises qu’il peut y avoir sur les différentes tonalités d'encrage, les traces, d’encre, de révélateur, etc. D’ailleurs très souvent je garde dans la marge des traces de calage, des imprévues afin de questionner la périphérie de l'œuvre et d' évoquer le processus. C’est ce lien avec le concept de métalepse que j’essaye de retranscrire.

L'OBJET...

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Quel est ton rapport à l’objet ?

 

L’objet m’intéresse pour la façon dont il va recevoir, percevoir et refléter la lumière. Je développe donc un rapport à l’objet  à partir de là, à partir du rayonnement lumineux. Dans cette idée, j’ai pour projet de créer une lampe en duo avec un artisan !

« CDT » caisson lumineux, alugraphie sur plexiglas, aluminium, néons, acier, 35 x 100 x 25 cm, 2021

Peux-tu nous en dire plus sur ce projet ? 

C’est une collaboration que je réalise avec un artisan ébéniste qui s’appelle Sam Garcia. C’est Maison Percée qui m’a proposé un projet de collaboration il y a quelques semaines. Sam réalise la structure en bois, et moi je travaille du plexiglas imprimé pour abat jour. On essaye de jouer avec les sensations lumineuses. C’est un travail à quatre mains, chacun dans son domaine mais nous nous concertons sur chaque chose, la forme, l’allure, nos envies... On travaille sur une lampe d’environ 1.70m, qui s’apparenterait plutôt à une lampe de salon, et aussi une plus petite, une lampe de chevet, d’environ 40cm dans le but de travailler sur deux perceptions différentes.

Où est-ce qu’on peut voir ton travail ?

Je participe à une exposition collective à la galerie du Montparnasse en ce moment, organisée par le collectif ART SOUS X, et la mairie de Paris. J’y présente ma toute dernière série de sculptures et un caisson lumineux. On va aussi réaliser des expositions ici, aux Grandes Serres de Pantin avec les artistes du collectif Diamètre 15 puis je vais organiser une exposition avec l’artiste Paul Moragues d’ici la fin de l’année. Toujours avec Paul, j’ai également un projet d’édition en risographie qui s’appellera Voyage-Voyage.

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Quel est ton dream project ?

 

J’en ai beaucoup, mais l’un d’entre eux serait d’ouvrir un lieu qui regroupe différents terrains artistiques et qui donne accès au plus grand nombre d’outils et d’instruments de créations afin de faire jaillir la multipotentialité de la rencontre des arts. J'aimerais que ce soit un tiers lieu avec des ateliers, des espaces d’exposition, une ou des scènes de spectacle vivant, des espaces de vie, une restauration et un accueil des publics… un lieu de culture et de rencontre.

Merci à Léa pour ce moment passionnant ! 

Nous vous invitons à retrouver son travail et suivre ses nombreuses actualités sur Instagram.

Nous savons déjà qu'une exposition personnelle est prévue en septembre en plein cœur du marais !

« SITMWY #deepgreen», diptyque, gravure à la pointe sèche, impression sur papier Rivoli, 70 x 100 cm chaque, 2019
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