RENCONTRE AVEC...

THIBAULT LUCAS

RÉVÉLER CE QUE LES REBUTS ONT À DIRE

Mars 2020, Paris banlieue proche, Saint Ouen, Poush Manifesto.

 

Je retrouve Julie, fondatrice de Maison Percée, dans le métro ligne 14, sortie Saint-Ouen. Cinq minutes après nous voilà devant cette grande tour, banale de l'extérieur, collée au périphérique vrombissant et qui ne laisse présager aucun signe de vie à première vue. Il s’agit de l’ancienne tour des bureaux parisiens de Fiducial, réaménagée à l’initiative de l'agence Manifesto en un incubateur d’artistes multidisciplinaires. Logés dans ces anciens locaux d’activités transformés en ateliers, les artistes bénéficient d'une atmosphère propice à l'expérimentation.

 

Arrivés au 7ème étage, c’est au fond d‘un couloir plongé dans un silence de cathédrale que nous retrouvons Thibault Lucas. L’atelier est situé dans un angle de l’étage, le sol est recouvert de sable… Non de sel ! Un parterre qui offre une impression de désert immaculé, où seules les empreintes de nos pas transforment le relief du sol, dans lequel les sculptures de matériaux brutes de l’artiste sont exposées, comme des travaux en suspens.

 

Un café ? Non, la machine est capricieuse aujourd’hui… on fera sans. Verres d’eau servis, trois chaises plantées dans le sel, bas les masques ! Une sensation de retrouvailles avec un artiste que l’on a déjà rencontré lors d’expositions passées. Petit focus sur son parcours et son travail !

 THIBAULT LUCAS 

CURRICULUM ARTISTICAE

Blockhaus, béton et sucre, 2020;

Aujourd’hui qu’est-ce qui t’inspire et nourrit ta recherche créative ?


 

J’ai toujours été inspiré par la nature. C'est paradoxal quand on est citadin parisien, proche du périph’. Cela dit, je crois comprendre de mieux en mieux mon travail depuis un certain temps. C’est une forme d’aller-retour entre la nature et la ville. Je pense qu’en ville je recherche essentiellement des éléments naturels, et quand je suis dans la nature, je vais justement ajouter des éléments transformés, ou créés par l’Homme. Je suis inspiré par cette opposition. L’autre dimension qui m’anime se trouve dans le sacré. Selon moi c’est la manifestation de l’Homme, de ce qu’il est capable de réaliser pour sortir de sa condition. Il s’illustre par la construction de temples, de rites, de pierres. Comme une trace qu’il essaye de laisser dans la nature, et en même temps trouver que la nature est toute puissante. Qu’elle nous rappelle à notre condition quand elle recouvre le sacré. C’est comme ça qu’on en arrive à cette cathédrale de parpaing créée dans l’émotion après l'incendie qui a eu lieu il y a 2 ans à Paris. André Malraux disait « l’art est un anti-destin » Et je pense qu’en quelque sorte, Notre-Dame, c’était ça pour nous.  

Quel est ton parcours artistique ?

 

Il est atypique ! J’ai toujours dessiné, je pense que c’est un peu mon école finalement. J’ai toujours esquissé des croquis en vadrouille, en voyage, dans le train etc. Je suis ensuite passé à l’aquarelle. Je viens vraiment de l’encre. C’est parti du papier et du crayon, toujours dans  une recherche d'économie de moyen. Je n’ai pas fait d’école d’art, mais une école de commerce. Je pense que mes parents me voyaient prédestiné à un autre métier. J’ai eu un boulot à plein temps, puis à mi-temps, et un jour j’ai choisi de me focaliser sur la recherche artistique en continue.

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Cathédrale, parpins, 2019

"Un genre d’anti-destin qui disparaît, comme si on perdait notre raison d’être."

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Cathédrale, parpins, 2019

L’élément du feu qui l’a dévasté, naturel et puissant, nous rappelle que la nature nous domine, et qu’il faut la respecter. Mon travail est  en tension entre  une contemplation de la nature toute puissante et une fascination pour les créations sacrées et vaines de l'Homme.

Tu dis avoir un parcours atypique, comment as-tu professionnalisé ta démarche ?

Depuis 10 ans j’ai toujours créé, gribouillé. Je partais à l’école de commerce et je m’arrêtais devant la cathédrale de Reims, dont je faisais des croquis, tous les jours. Un monument que j’adore parce qu'elle recèle de milliers de motifs gothiques, qui m’offrait la liberté de crayonner dans une sorte de faux n’importe quoi pour recréer les lignes et les formes qui la caractérise. Ensuite pendant mes cours je dessinais sans cesse, et en rentrant aussi. Après j’ai commencé à faire de la peinture chez moi, le week-end, où je m’imposais un travail régulier pour perfectionner ma technique. Après l'école j’ai pris un mi-temps, que j'ai quitté ensuite pour ne faire plus que de l’art. J’ai intégré un atelier, puis un autre etc.. avec le temps ma pratique a évoluée au fil des ateliers que j'intégrais, et des possibilités qu'ils m'offraient.

Je vois que tu travailles beaucoup les matériaux comme la pierre. A quel moment t'es-tu plus intéressé à cet univers sculptural et moins à la peinture?


 

En fait, j'ai toujours recherché une économie de moyen. Une simple feuille et un crayon, c’était ça à la base. Ensuite je me suis rendu compte que je pouvais directement  m’exprimer avec les matériaux qui m’entourent sans même utiliser le dessin.

(...)

 

“J’ai toujours recherché une économie de moyens”

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Hermitage, pavé et bois, 2019.

(...)

Une pierre, un morceau de bois, un parpaing. Je me fiche un peu du médium que j’utilise, c’est plutôt mon processus qui est constant. Faire avec peu de chose et intervenir le moins possible pour créer une émotion brute. J’essaye de réagir avec ce que je trouve, de révéler ce que moi je vois dans ces objets. Je sais que je le fais à travers mon spectre, que c’est lié à mon univers (...) tout le monde ne verra pas forcément la même chose que moi mais je ressens ce besoin de montrer ce qui s’y cache. Michel-Ange disait « J’ai vu un ange dans le marbre et j'ai seulement ciselé jusqu'à l'en libérer." J’ai l’impression, humblement, d’en faire de même en révélant la beauté que je perçois dans ces matériaux mis au rebut.

Porte, rebuts de résine, 2019.

Y a-t-il une raison particulière de vouloir t’exprimer à travers un langage artistique ? 

L’art me permet de créer du lien. Un lien à travers les époques, les cultures, mais aussi entre des mondes qui se côtoient mais s’ignorent. J’aime cette phrase toute simple de Marcel Duchamp : “L'art est un jeu entre tous les hommes de toutes les époques ». En posant des questions plutôt qu’en apportant des réponses, l’art me permet d’aller plus loin que mes pensées et de court-circuiter mon cerveau pour laisser librement s’exprimer quelquechose d’une autre nature, qui me dépasse et dont je ne me sens pas maître.

L'OBJET...

Question qui nous tient à cœur chez Maison Percée, Quel est ton rapport à l’objet, comment le considères-tu ?

 

Je pense que pour parler d’objet il faut le mettre en opposition à ce qui n’en est pas. Je crois qu’il y a une grande différence entre objet et œuvre d’art par exemple. Dans le jargon, on aura tendance à parler d’objet, de pièce, mais jamais d'œuvre. C’est destiné aux critiques d’art ça. Personnellement j’aime les beaux objets, et s’ils peuvent être utiles en plus de leur simple dimension d’objet, alors mon rapport à eux s'intensifie. Un bel objet utile aura toujours du sens pour moi.

Capture d’écran 2021-05-06 à 16.00.37.

Quel est ton rapport à l’artisanat ?


 

Je l’évite (rires). Je le contourne constamment dans mon travail artistique et mon processus de création. J’ai envie de faire des installations ou des sculptures avec le moins d’outils possible si ce n’est mes mains. Je pense que je vais devoir me confronter un jour à l’artisanat et cette notion de savoir-faire, d’outils, d’expérience et de labeur. Je suis aujourd’hui à la recherche de l’essence de l’homme préhistorique qui porte les pierres qu’il peut porter et les met les unes sur les autres, avec très peu de savoir. Je suis en quête de l’essentiel, de l’enfant, de l’homme archaïque. C’est très contradictoire avec l’artisanat.

= ARTISANAT

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 As-tu été influencé par d’autres artistes ? 

 

Oui, je me suis rendu compte que déjà très jeune mes deux peintres fétiches étaient Yves Klein et Mondrian. Cela ne se voit pas forcément dans mon travail, mais c’est finalement très présent. Chez Mondrian il y a la gestion du blanc. En sculpture c’est le plein et le vide, et en encre c’est la dualité du blanc du papier et ce que tu y ajoutes qui m'intéresse. Pour Klein, j’ai passé du temps à comprendre pourquoi son travail avait autant d'influence sur moi. Au final, plus que son côté conceptuel du vide, c'est la radicalité et la puissance de la couleur pure qui m’impressionne toujours, même si je n’ai presque rien lu sur son travail ou sa vie. Je crois que c’était sa simplicité plastique et son bleu si pur, qui revient sans cesse dans mon travail de toujours rechercher l’essentiel. En peinture je n’utilise qu’une couleur dominante, je crois que c’est très lié.

Est-ce que tu as des rituels de création ?


 

Oui j’en ai certains. Par exemple, quand je faisais beaucoup de peinture, je me rend compte que je m'assoupissait souvent à l'atelier et attendais le moment où j'allais être en pleine possession de mes moyens et la, “boum”, j'enchainais les peintures. J’ai découvert que Pierre Soulages faisait ça aussi. En sculpture mon rituel c'est de me déplacer dans la nature environnante. J’attends de voir si elle n’a pas une pierre, un caillou ou un bout de bois à m’offrir. Au début, c'était uniquement sur le trajet de l’atelier, où des objets attiraient mon regard, et puis maintenant je suis carrément à l’affût. C’est devenu un besoin. Quand un peintre va acheter une toile vierge, et bien moi je vais dans la rue chercher une pierre. C’est mon premier fournisseur.

Quel est ton “dream-project” ?

 

C’est marrant parce que je viens justement de le réaliser la semaine dernière à une exposition. J’ai fait une grande pièce, très grande, j'en suis très heureux. Je l’ai faite filmée par un vidéaste. Ça me donne envie de réitérer l'expérience et de refaire des pièces immersives grands formats. 

La traversée du désert, filmée par Raphaël Schmidt.

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Merci Thibault Lucas de nous avoir ouvert les portes de ton atelier au sein de l'incubateur Poush Manifesto.

Nous vous invitons à le suivre sur sa page Instagram et sur son site web :

https://www.thibaultlucas.com/

Thibault et Julie au coeur de l'installation d'Anaïs Lelièvre à Poush Manifesto;

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